Voilà presque 1 an que ce groupe d'adultes de la Fondation John Bost (établissement psychiatrique), participe à des séances à ânikounâ . C'est avec beaucoup de plaisir que nous nous rencontrons les Jeudis après-midi . Ils descendent du fourgon avec entrain, visiblement contents de retrouver les animateurs d'ânikounâ et les ânes . Que connaissons nous de ces 3 et parfois 4 hommes atteints de troubles psychiques graves qui se dirigent vers nous bras tendus ? Pas grand chose à vrai dire . Leur accompagnatrice-éducatrice , nous dira qu'Emmanuel n'a pas pu venir aujourd'hui , l'angoisse était trop importante ,il n'a pas pu se risquer à quitter le pavillon . Quatre séances sans Emmanuel . "Mais il reste inscrit à l'activité" nous dit Julie presque gênée par ses absences " C'est trop dur pour lui en ce moment, il faut attendre".
Quand vous "tenez" un atelier, un groupe, vous exercez la "fonction autobus" chère au docteur Oury . Si vous êtes conducteur d'autobus , vous assurez la ligne, vous arrêtez votre véhicule à des points de rencontres habituels et indiqués. Vous accueillez les voyageurs qui montent à bord. Si personne ne monte, vous vous arrêtez tout de même aux points où vous êtes attendu, quitte à repartir à vide. Le boulot, c'est aussi de permettre du déplacement... et pas seulement dans l'espace .
Martin ne nous semble pas très en forme , le regard ailleurs la bouche bée ... ça va Martin ? Oui ça va ! pourquoi tu me demandes ça ? (C'est vrai, ça fait 3 fois que je lui pose la question) Je sais pas, je te trouve peut être un peu fatigué ? L'éducatrice nous confie qu'un nouveau médecin psychiatre est arrivé au pavillon , les traitements ont été modifiés... Martin a une carrure imposante, un corps massif et une humeur très changeante; ses plaisanteries et grands sourires laissent parfois place à des bouffées de tristesse. Son corps lourd s'effondre au sol et des sanglots étouffés , et incompréhensibles à nos yeux, l'envahissent . Mais Julie est là qui veille à l'état de chacun, elle trouve les mots justes pour le ramener au groupe et à son âne. Martin reprend le cours des choses ... Nous avons perçu un peu de sa souffrance.

Maurice s'approche de moi, nous avons une relation privilégiée qui s'est tissée au fil des rencontres : - c'est toi qui tiendra l'âne aujourd'hui , tu feras les sabots , je ne suis pas très en forme , non je ne suis pas très en forme ! D'accord Maurice mais vous m'aiderez un peu ? C'est comme un rituel qui s'est instauré , Maurice demande qu'on fasse pour lui. Alors je l'écoute : je fais, il reste avec moi... et peu à peu il s'inscrit dans les tâches et fait de lui- même et semble y prendre du plaisir . D'autres fois je promène l'âne , il me tient la main ! et la séance en restera là .
Le tout c'est "d'organiser les choses pour que chacun soit concerné dans sa singularité...sinon c'est pas la peine...Parce que ce qui compte pour quelqu'un, qu'on soit fou ou pas fou, c'est qu'on puisse se distinguer des autres... Pas par narcissisme exacerbé, mais simplement avoir la possibilité de se délimiter, de se reconnaître...(Jean Oury) .

Jacques est déjà avec son âne . C'est Café qui a sa préférence depuis plusieurs séances . Jacques a beaucoup progressé dans ses déplacements avec l'âne. Trés embrouillé et enmmêlé au début, il avait de grandes difficultés à s'orienter sur le parcours et à se positionner par rapport à l'âne. Les chutes étaient fréquentes . Aujourd'hui Jacques est en confiance avec son âne et en réussite sur le parcours qu'il peut réaliser seul . Il en retire une grande fierté . Julie souligne les efforts de maîtrise que fait Jacques dans cette situation particulière, à ânikounâ. Il peut être très impulsif et vite déstabilisé physiquement et psychiquement ailleurs ...

Nous finissons la séance à la cabane et échangeons sur ce qui s'est vécu pour les uns et les autres. Jacques est très enthousiaste il nous rapporte ses exploits dans une cascade de mots et un discours précipité. On comprendra Café- mon âne - le parcours -bien -Café- mon âne ... Martin questionne dans un grand sourire : on est copains ? Oui nous sommes amis maintenant à se côtoyer, à partager ces moments d'une journée qu'on voudrait simple.
La séance est finie pour Maurice, un petit café ,la cigarette, les vieilles habitudes reprennent le devant de la scène, se réinstallent, dangeureusement rassurantes. Il semble indifférent, insensible à ce que d'autres ont vécu comme un exploit, il repart inchangé ou si peu ..., du moins semble -t-il.
Mais dérangez le train-train mortifère, il en restera toujours quelque chose. D'avoir simplement respiré un autre air, rompu avec la monotonie du quotidien, on gagne en liberté.
Et Julie repart au volant du fourgon un peu poussif avec sa précieuse cargaison de passagers instables qu'elle ramène au pavillon . Les bras s'agitent derrière les vitres , nous en faisons de même plantés au milieu du chemin, quel dépaysement !
Annick